Faut-il lire le dernier Angot ?

Un Angot peut en cacher un autre…

Mon dernier article sur Angot était mitigé, si mes souvenirs sont bons ; et si je fouille un peu, celui-ci pourrait l’être aussi. Parce que cela fait bien longtemps qu’elle a hélas perdu ce style particulier, saccadé et haletant, qui faisait d’elle une écrivaine originale et percutante.

Je suis assez convaincue que, de nombreux livres plus tard, elle a tout bonnement perdu cette force intérieure ou cette envie, cette nécessité, de heurterimages ; et aussi que le décès de son père, peut-être, peut-être, l’a libérée de cette tension dramatique impérieuse qui traversait tous ses romans jusqu’ici. N’ayant plus personne à interpeller ou choquer, Christine Angot s’est apaisée. Et ses lecteurs de la première heure, dont moi, doivent tout bonnement faire leur deuil de cette Christine Angot-là.

Mais ils ne perdent pas forcément au change. Je m’explique : même s’il ne faut pas confondre auteur et narrateur, c’est un peu comme si la boucle s’était bouclée et qu’elle revenait aujourd’hui à la personne qu’elle est vraiment, et dont je peux parler puisque je l’ai connue. Certes, au quotidien elle était vive et emportée, savait se fâcher et s’indigner, mais avant toute chose c’était une charmante personne (ce que beaucoup peinent à croire, et pourtant c’est vrai), attentive et attentionnée.

514NGLNFKRL._AA160_Et c’est cette personne-là que j’ai retrouvée dans Un Amour impossible, son dernier livre chez Flammarion. Ce qui me fait dire que, depuis quelques livres déjà, l’enjeu s’est déplacé. Il n’est plus stylistique, il n’est pas revanchard non plus, il dénonce encore un peu, certes, mais à bon escient ; et surtout il se contente de dire, de dire ce qui est et ce qui a été, toujours dans cette quête de vrai et de vérité chère à Christine Angot, et cette fois-ci dans une belle simplicité. Certes j’ai davantage eu l’impression de lire du Delphine de Vigan que du Angot (peut-être à cause aussi de la thématique maternelle, douloureuse dans les deux cas), mais ce n’est pas grave, ça ne l’est plus, parce qu’à la place, curieusement, nous avons gagné en émotion et en intensité, au point qu’au lendemain de ma lecture j’en étais encore remuée, un peu.

L’amour impossible entre une mère et sa fille, une mère et son amant aussi

Le Livre de ma mère de Cohen m’avait semblé, à l’époque de sa lecture, le plus bel hommage que l’on puisse rendre à une mère. Un Amour impossible51u89INecJL._AA160_ est moins lyrique, moins poétique, de nouveau le style est absent hormis quelques phrases intéressantes (et il ne sert plus à grand chose de le déplorer, ce serait radoter), mais l’on gagne d’un côté ce que l’on a perdu de l’autre. Aucun livre de Christine Angot ne m’avait particulièrement émue (sauf peut-être, curieusement, cette ode ambiguë à sa fille qu’est Léonore toujours), ils m’avaient soit secouée, soit déçue, soit enchantée. Mais là j’ai été touchée. Comme si le style, en s’effaçant, laissait toute la place aux émotions, aux sentiments, pour se dire. Et des émotions, des sentiments, il y en a entre Christine et sa mère aux prises avec une relation toute fusionnelle due au fait que, pendant longtemps, le père n’est pas venu s’immiscer entre elles deux. Il défera un peu de cet amour pendant tout un temps, mais ce dernier se montrera plus fort que le temps, justement, et aussi plus fort que le 31ktq9XfOiL._AA160_père. Il y a une justesse et une authenticité dans ce texte qui résonnent longtemps. Tout est dit, disséqué, mis à plat, raconté sans tabous (nous semble-t-il) et c’est déjà un tour de force que d’arriver à ce genre de récit intimiste sans pathos ni mièvrerie ni exagération.

Il y a ce moment éblouissant, confondant de lucidité autant que terrifiant et qui est le point d’orgue du roman, lorsque Angot, qui n’a pas été en analyse pour rien, décode avec une justesse implacable les conditions socio-culturo-économiques qui ont pu présider à l’inceste que son père lui aurait infligé pour punir la mère, et surtout l’humilier : la punir d’être d’une classe sociale inférieure et moins brillante que lui, la punir d’être juive, et la punir de l’avoir plus ou moins contraint à reconnaître Christine comme sa fille alors qu’il ne le souhaitait pas vraiment…

Il n’y a pas d’amour heureux…

Christine, tout comme sa mère, parle de cet amour joyeux qu’elles ont connu et partagé, longtemps, et je veux bien la croire. En même temps que je n’aiimages-1 pu m’empêcher d’être traversée tout du long par une indéfinissable tristesse. Parce qu’une fillette qui grandit sans père, c’est triste, parce qu’une ville comme Châteauroux respire la tristesse par tous les pores, parce qu’une mère que l’on agresse et dont on s’éloigne à l’adolescence, c’est triste, parce que l’inceste c’est sans mots, parce qu’être seule face à ça, c’est infiniment triste, parce que la vie qu’a subie Christine Angot à cause de son père fait à la fois la force de son écriture (même lorsqu’elle devenue plus tranquille) et la fragilité d’une vie que l’on sent difficile à vivre, chaque jour.

41ednc2KPQL._AA160_Gageons qu’après une phase rebelle suivie d’une phase assoupie qui continue de me laisser perplexe, Christine Angot a amorcé depuis La Petite foule un tournant à nouveau intéressant, une troisième phase qui va la porter, et nous avec, un pas plus loin, signe peut-être de sa maturité, personnelle comme littéraire ? Alors, oui, lisez le dernier Angot, ce n’est peut-être pas un must si votre budget est limité, mais c’est au minimum intéressant.

 

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